Entomologie

Les représentations artistiques ou symboliques des insectes associés à la mort sont anciennes et récurrentes. Les plus vieilles datent de 3 600 ans et viennent de Mésopotamie: des écritures cunéiformes figées dans l’argile évoquent des mouches « vertes » ou « bleue » (probablement des diptères Calliphoridae nécrophage).

Depuis l’antiquité, les insectes sont aussi associés à la mort. On désigne souvent le diable, souverain du royaume des morts par « Belzébuth », un terme d’origine  phénicienne et hébreuse dérivé de « Baal Zebub », qui signifie maître (ou dieu) des mouches.         

  En 1668, Francesco Redi, un médecin italien, démontre que les larves se développant sur les corps sont issues des œufs pondus par des femelles de diptères. En 1767, le biologiste Carl Von Linné rapporte que la progéniture de seulement trois mouches dévore une carcasse de cheval à la vitesse d’un lion. Aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, des médecins légistes exhument des corps enterrés, dans lesquels ils découvrent des arthropodes. L’utilisation des insectes nécrophages en criminalistique pour estimer le délai post-mortem est beaucoup plus récente. A partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, des travaux sont publiés en Europe et aux Etats-Unis sur les temps de développement de diptères nécrophages et sur leur utilité pour l’estimation du délai post-mortem. L’entomologie légale moderne est née. A la différence du médecin légiste, chargé d’estimer l’instant de la mort stricto sensu, l’entomologiste forensique évalue à quand remonte le début de la colonisation du corps par les insectes, autrement dit la date –plus ou moins précise- des premières pontes. Lorsque les conditions sont propices, ces deux estimations coïncident.

Les insectes nécrophages, omniprésents dans la nature, pondent leurs œufs sur les cadavres, souvent peu de temps après le décès. Des larves en éclosent et grandissent en se nourrissant du corps.

L’analyse de leur degré de maturité permet alors de dater la mort, même quand celle-ci remonte à plusieurs semaines.

 

Insectes nécrophages envahissant une main d’un cadavre.

Mode de fonctionnement des insectes.

Au delà de 24h, le cadavre n’est pas en assez bon état pour donner une estimation précise de la date du décès mais seulement un ordre de grandeur.

Quelques minutes après la mort de l’organisme, des réactions d’autolyse, c’est-à-dire des transformations fermentatives se produisent. Le substrat produit pendant les réactions dégage des odeurs spécifiques (mais pas forcément perceptible par l’Homme) attirant les premiers insectes. Les réactions changeant pendant la progression de la décomposition les odeurs formées par le substrat changent, provoquant des nouvelles odeurs qui vont repousser les femelles attirées par les premières odeurs et d’autres femelles viennent ensuite coloniser le cadavre, sélectivement pour ce qui lui convient et évite le reste. Les différentes vagues d’insectes s’appellent des escouades.

Les entomologistes spécialisés en recherche criminelle vont collecter des vers, plus précisément des larves de diptères sur le corps et le milieu environnant. Les premiers intervenants sont les diptères nécrophages qui repèrent le corps grâce à leur chimiorécepteurs antennaires. Omniprésents dabs la nature et possédant un système de locomotion efficace : le vol, les adultes arrivent rapidement sur le cadavre. Les femelles pondent des œufs au niveau des orifices naturels, des yeux, des blessures voire des plis cutanés. Après incubation qui peut durer moins d’un quart d’heure, une jeune larve (le premier stade de développement des diptères) sort de l’œuf, mue deux fois puis quitte le corps pour s’enfouir dans le sol. Si le cadavre est à l’intérieur d’une pièce, elle se réfugie sous divers éléments (tapis, lit, meuble…) ou alors à la périphérie de celle-ci. A l’abri des prédateurs et de la lumière, les larves amorcent leurs métamorphoses en formant une enveloppe glycoprotéique rigide (le puparium), à l’intérieur de laquelle elle se transforme peu à peu en adulte qui pourra s’envoler pour commencer un nouveau cycle de développement. Le puparium abandonné peut alors-être utilisé comme indicateur temporel : sa présence dans le sol révèle que l’espèce correspondante a accompli  un cycle complet de développement et donc que les larves présentes sur le corps ne sont pas issues  des premières pontes, une information essentielle pour la datation. Si les nécrophages qui se nourrissent exclusivement de cadavres, sont le plus souvent les premiers intervenants, des insectes d’autres groupes les suivent de près : prédateurs, parasites, omnivores ou opportunistes. Une grande variété d’insectes, mais aussi d’autres arthropodes (araignées, acariens…). En 1894 le vétérinaire et entomologiste Pierre Mégnin décrit une succession de huit vagues d’insectes et d’acariens, conditionnée sur l’état de dégradation du cadavre, et qualifie ces arthropodes de « travailleurs de la mort ». Comme la décomposition, la colonisation d’un corps par l’entomaufaune  nécrophage dépende de plusieurs facteurs, en particulier des conditions de la mort, de l’accessibilité (si il est enterré, par exemple, les premiers intervenant sont de petits diptères capables de l’atteindre en passant par les cavités du sol plutôt que de grosses mouches Calliphoridae ou Sarcophagidae), des conditions climatiques, etc. Ce principe de succession peut être utilisé pour l’estimation de délais post-mortem longs, allant jusqu’à plusieurs semaines, voire quelques mois.

1ère escouade : Les premiers insectes sont les Calliphoridae ou mouche à viande et les Muscidae ou mouches domestiques communes. Ces insectes arrivent directement après la mort, avant qu'il y ait d'odeur de décomposition. Ils arrivent parfois même juste avant la mort, à l'agonie. D'un bleu sombre brillant, leurs larves aspirent les liquides produits par la transformation des tissus organiques.

                    

               Calliphoridae.                                             Muscidae.                                         Larve de Muscidae.

 2ème escouade : Les mouches Sarcophagidae, striées de noir et de blanc, attirées par l'odeur de la mort, arrivent dès que le corps dégage les odeurs cadavériques, aux alentours de trois mois après la mort. Elles pondent des larves qui réduisent les tissus en bouillie.

Sarcophagidae.

3ème escouade : Les coléoptères Dermestidae surviennent lors du rancissement des graisses car il y a libération des acides gras volatiles, qui attirent les insectes de cette catégorie.

Dermestidae.

4ème escouade : Les mouches Piophilidae ou mouches du fromage, d'un noir luisant, apparaissent lors de la fermentation de la caséine entre quatre et huit mois. 

Piophilidae.

5ème escouade : Un dégagement d'ammoniac donne ensuite le signal de la cinquième vague : les coléoptères, dont Histeridae.

Histeridae.

6ème escouade : Une fois les fermentations arrêtées, surviennent les acariens, arachnides microscopiques qui nettoient les dernières humeurs du cadavre, entre six et douze mois après le décès.

                                                                             

                                                                    Arachnide.                                              Acariens.

7ème escouade : Les coléoptères et les lépidoptères de la septième vague interviennent lorsque le cadavre est complètement desséché, entre un et trois ans. Les coléoptères raclent les ligaments et les tendons du cadavre.

Coléoptères.

8ème escouade : Les coléoptères Tenebrionidae, un scarabée, et Ptinidae interviennent trois ans après la mort et éliminent tous les restes des escouades précédentes (pupes, excréments, insectes morts).

                                                                                       

                                             Tenebrionidae.                                                                            Ptinidae.

 

Protocole de collecte et étude des insectes. 

Le protocole de collecte des insectes est strict, les techniciens sont en blouses blanches dépourvues de toute contamination. Les insectes sont conditionnés à l’intérieur de pilulier prévus à cet effet dans un kit de prélèvement et sont placés sous scellés comme n’importe quel indice trouvé sur les lieux du crime. Ils prennent ensuite la température dans les différents endroits de la pièce. Certaines espèces doivent être conservées vivantes, il faut donc aller vite car si les insectes sont morts avant leur arrivée au laboratoire ils sont inutilisables. La récolte d’insecte s’effectue en deux lieux : la scène d’infraction, mais aussi lors de l’autopsie, où de nombreux insectes peuvent ressortir du cadavre. La collecte est qualitative et non quantitative : il s’agit de cibler les espèces d’intérêt forensique et non de répertorier l’ensemble de la faune entomologique sur le corps. On utilise quasi exclusivement les diptères, dont les cycles de développement sont bien connus et assez courts, de l’ordre de quelques semaines (tandis que les coléoptères, par exemple, se développent en plusieurs mois, voire plusieurs années, ce qui rend difficile une datation au jour près).

 

Collecte d’insectes par les techniciens.

Une fois au laboratoire, les diptères immatures sont mis en élevage jusqu’à l’émergence des adultes, dans des enceintes dont les conditions climatiques sont contrôlées pour retranscrire celles du lieu du crime. L’identification des espèces par l’observation des caractères morphologiques révèle leur alimentation, leur mode de vie habituel et renseigne surtout sur la biologie de l’espèce (activités de vol, de pontes, ainsi que le développement des  immatures en fonction des conditions environnementales). Celle-ci ne se fera que sur les adultes car les larves de plusieurs espèces se ressemblent beaucoup trop. Ces études vont permettre de dater le corps en identifiant les premiers insectes venus coloniser le corps et de déterminer le stade de développement de l’espèce colonisatrice. Lorsque les insectes nécrophages arrivent morts et abîmés par de mauvaises conditions de transport, l’observation de leur morphologie sous loupe binoculaire à fort grossissement ne permet pas de les identifier jusqu’au niveau de l’espèce, on ne reconnaît au mieux que le genre. Le recours à la biologie moléculaire est alors une alternative : on extrait et on séquence des fragments de leur ADN, puis on les compare à des séquences de références pour reconnaître les espèces.

La température influe particulièrement sur la cinétique de développement des larves et l’activité des adultes. Les insectes sont poïkilothermes, c’est-à-dire dénués de système de thermorégulation.

Une formule permet de trouver le nombre de jours pour atteindre l’état adulte d’une espèce précise :    

              

 

 

 

 

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La connaissance précise de la biologie des insectes rompus au froid est capitale et même si les données climatiques le sont aussi pour l’estimation de délai post-mortem. L’obtention des valeurs caractéristiques du site où a été découvert un cadavre peut-être difficile. Des modélisations permettent de choisir la meilleure station météorologique et d’appliquer des facteurs correctifs aux valeurs qu’elle fournit mais leur pertinence est discutée.

Les spécialistes estiment le délai post-mortem en se basant sur la physiologie du développement de certains insectes nécrophages et ils en déduisent la date du décès.

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